Dimanche 27 avril 2008 7 27 /04 /Avr /2008 16:22
L'Unicité (tawhîd) :

Par Abu Hamid al Ghazali dans son Kitab al 'Ilm


Aujourd'hui, ce terme désigne les productions de la science du Kalam *, la connaissance de l'art de la polémique (mujâdala), la manière d'invalider les raisonnements, la capacité de faire de beaux discours et l'attirance pour les choses douteuses. Certains d'entre eux sont allés jusqu'à se nommer eux-mêmes « les gens de la justice et de l'Unicité » et l'on a appelé ceux qui pratiquent le Kalâm (al-mutakallimûm) les savants de l'Unicité (`ulamâ' al-tawhîd).


Pourtant tout ce qui fait la spécificité de leur art n'était pas connu dans les premiers temps ! Celui qui ouvrait une porte vers la polémique était sérieusement blâmé. Par contre, ce que contient le Coran en fait d'arguments qui convainquent l'esprit dès la première écoute était connu de tous !


La science du Coran était la science tout entière et l'Unicité (tawhîd) désignait bien autre chose que la plupart des gens du Kalâm ne peuvent d'ailleurs pas comprendre ; et s'ils la comprennent, ils n'arrivent pas à la mettre en pratique.


Ce qui était désigné par l'Unicité c'était la vision de toute chose comme venant de Dieu, Puissant et Majestueux. Une telle conception empêchait de s'en remettre aux causes secondes (asbiib) et aux intermédiaires (wasâ'il) : le bien comme le mal étaient vus comme venant de Dieu, Exalté soit-Il. Cela est une noble station (maqâm charîf) dont l'un des fruits est la confiance en Dieu comme nous le verrons dans le « Livre de la confiance en Dieu ».


Une autre conséquence [de l'Unicité] est, d'une part, l'abandon des reproches et de la colère envers les créatures et d'autre part, le contentement (rida') et la soumission (taslîm) (15) au décret de Dieu Très-Haut. On peut voir ceci dans la parole de Abu Bakr al-Siddîq lorsque, malade, on lui demanda : «As-tu réclamé un médecin ?» Il répondit : « C'est le médecin qui m'a rendu malade !» Un autre [compagnon] fut interrogé : «Qu'est-ce que t'a dit le médecin sur ta maladie ?» Il répondit : « Il m'a dit : Je suis Celui qui fait ce qu'Il veut. »


L'Unicité est comparable à une « pierre précieuse » qui posséderait deux écorces extérieures : la première est plus éloignée du « fond » (lubb) que l'autre. Les gens se sont préoccupés à préserver l'écorce et ont complètement délaissé le « fond ».


La première écorce de l'Unicité consiste à dire par la langue : Il n'y a pas de divinité si ce n'est Dieu ilâha ill-Allah). C'est l'Unicité par négation de la Trinité que professent les chrétiens, mais une telle affirmation peut très bien provenir de l'hypocrite dont l'intérieur nie ce qu'il affirme extérieurement.


La deuxième écorce consiste à ce qu'il n'y ait rien dans le coeur qui contredise le sens de cette affirmation : il faut donc que le coeur se comporte selon les dogmes qu'il a acceptés ; c'est ainsi une marque de sincérité. Ceci est l'Unicité du commun des créatures. Ceux qui pratiquent le Kalâm sont très attachés à ce degré de l'Unicité pour éviter les troubles des hérésies.


Le troisième degré c'est le « fond » : il s'agit de voir toute chose comme venant de Dieu Très-Haut de manière à se détourner des intermédiaires, à L'adorer Lui seul sans rien d'autre et d'abandonner de suivre ses passions car quiconque suit ses passions en fait un culte. Dieu Très-Haut a dit :


« As-tu donc vu celui qui a pris sa passion (hawâhu) pour divinité ? »

Et le Prophète (sur lui la Grâce et la Paix de Dieu) a dit :
« La plus détestée par Dieu Très-Haut des divinités qui puisse être adorée sur terre, c'est la passion hawâ).
»


En réalité, celui qui réfléchit se rend compte que le païen adorant les statues adore en réalité sa passion dès lors que l'âme tend naturellement vers la religion des ancêtres et que le païen suit cette tendance de l'âme. Or, les tendances de l'âme sont justement une des composantes de la passion.


Par ce « fond » de l'Unicité on doit aussi perdre la colère contre les créatures et l'habitude de se tourner vers elles : celui qui voit que toute chose vient de Dieu, Puissant et Majestueux, comment pourrait-il en vouloir aux autres ?


L'Unicité désignait [dans les premiers temps de l'Islam] ce degré qui est la station des véridiques (siddîqîn).


Regarde donc comme cela a été détourné, pour se contenter de l'écorce, pour pouvoir recevoir les éloges et les honneurs ; tout ceci, en empruntant un nom louable [qui est l'Unicité] et en lui faisant perdre son vrai sens qui seul mérite la louange.


Cela est comparable à l'égarement de celui qui à son réveil le matin se tourne vers la Qibla (18) et dit : «Je tourne ma face vers Celui qui a créé les Cieux et le Terre en pur monothéiste (han fan)»


Cette parole est un mensonge par lequel il débute chacune de ses journées si la face de son coeur n'est pas entièrement tournée vers Dieu Très-Haut, car s'il entend par « face » son visage, alors celui-ci ne peut être tourné que vers la Ka'ba : il ne s'écarte que des autres directions spatiales [et non des autres « divinités »]. La Ka'ba n'est une direction vers le Créateur des Cieux et de la Terre que dans la mesure où celui qui se tourne vers elle se tourne en même temps vers Lui : Il est trop élevé pour être limité par l'espace.


S'il entend par « face » son coeur, et c'est bien par lui que se fait l'adoration, comment pourrait-il être sincère si son coeur est prisonnier des choses de ce monde, si son coeur est actif dans la recherche des ruses afin d'accumuler les richesses matérielles, les honneurs et de multiplier les moyens [de subsistance], et enfin si son coeur est complètement adonné à ces choses ? Quand donc pourra-t-il tourner sa « face » vers le Créateur des Cieux et de la Terre ?


C'est ainsi qu'on peut comprendre la réalité de l'Unicité. Le monothéiste (al-muwahhid) est donc celui qui ne voit que l'Unique (al-Wâhid
) et il ne tourne sa « face » que vers Lui, ceci est d'ailleurs la mise en pratique de le parole de Dieu Très-Haut :


« Dis : Allah, puis laisse-les s'amuser dans leur égarement »


Ce qui est visé ici n'est pas la parole que la langue prononce car celle-ci n'est qu'une «traductrice » : parfois elle dit vrai et parfois elle ment. Le lieu vers lequel se porte le regard de Dieu Très-Haut c'est le lieu où prennent naissance les paroles, c'est le coeur, c'est lui le foyer où doit reposer l'Unicité.



______________________


* Le terme Kalâm signifie littéralement parole ou discours. Ce terme servit à désigner la Théologie dogmatique ou scolastique islamique. Cette branche des sciences religieuses fut ainsi dénommée car elle se présente comme une approche rationnelle des données du Coran et de la Sunna. Ce caractère rationnel laisse Ghazâlî insatisfait. Pour une critique plus approfondie du Kalâm par Ghazâlî voir : « Iljâm al-‘awâmm 'an 'ilm al-Kalâm », repris dans Majmû'at al-rasâ'il, Ed. Dâr al-fikr, Beyrouth, 1996.
Pour une critique antérieure à celle de Ghazâlî, voir l'analyse du traité de Abdullah ANSARÎ « Kitâb dhamm al-Kalâm » par S. de BEAURECUEIL in KHWADJA ABDULLAH ANSARÎ, mystique hanbalite, pp. 204-221, Beyrouth, 1965.
Par 'Abd al Batin - Publié dans : Se rapprocher d'Allah
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